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La France brule : landes de Gascogne la face cachée des incendies...

Voici un article comme on les aime dans Histoireetsociete. Merci au camarade qui nous l'a signalé : il y a du grain à moudre et surtout des perspectives d'action.

Publié par Danielle Bleitrach

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Source : www.leshumanites-media.com

Landes de Gascogne : la face cachée des incendies

Dernière mise à jour : il y a 1 heure

Incendie Landes de Gascogne, 23 juillet 2026

Les feux de forêt progressent près de la région du Proge, le jeudi 23 juillet 2026. Photo Caroline Blumberg/AP

Qu'ils sont évidemment touchants, les témoignages des personnes évacuées - dont certaines ont tout perdu. Qu'elles sont spectaculaires, les images de Canadair croates ou d'un Airbus A400. Qu'ils sont bouleversants, les récits de pompiers qui luttent autant contre le feu que contre la fatigue. Ce "bruit de fond" permet d'occulter l'essentiel : les causes structurelles d'un embrasement qui ne doit rien au hasard — une forêt-usine plantée en monoculture pour l'industrie du bois, une urbanisation qui a colonisé ses lisières, et des politiques d'adaptation sans cesse repoussées. En Gironde et dans les Landes, ce qui brûle aujourd'hui n'est pas seulement une "forêt" mais une manière d'habiter le territoire qui n'est plus possible (1). Au fait, qui va payer la facture ?

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Incendies dans les Landes de Gascogne : depuis le 22 juillet 2026, plus de 40 000 hectares sont partis en fumée entre Saumos, Biscarrosse, Lège-Cap-Ferret et Parentis-en-Born, et environ 220 000 personnes ont été évacuées, un chiffre qui dépasse déjà l'épisode traumatique de l'été 2022 et qui n'a pas été atteint dans la région depuis 1949. Sur les plateaux télé, on parle de sécheresse historique, de vents violents, de pyromanie possible. On montre des Canadair croates, des Air Tractor portugais, des hélicoptères tchèques et slovaques venus prêter main-forte, et 1 500 militaires déployés en renfort.

Airbus A400M larguant de l'eau sur l'incendie de forêt près de Lacanau, juillet 2026

Une photo prise depuis l'hélicoptère de coordination des secours de la Sécurité civile française montre l'Airbus A400M effectuant

son tout premier largage au-dessus de l'incendie de forêt près de Lacanau, en France, le samedi 25 juillet 2026. Photo Abdul Saboor

Ce qu'on montre beaucoup moins : ce qui brûle n'est pas une forêt au sens où on l'entend spontanément. C'est un outil de production, planté par la main de l'homme, façonné depuis un siècle et demi selon une seule logique — la rentabilité du pin maritime — et dont la structure même explique une bonne partie de sa vulnérabilité. Poser la question du « pourquoi ça brûle autant » oblige donc à poser une question plus dérangeante : qui a décidé de planter cette forêt-là, qui la possède, qui en tire profit, et qui, à l'inverse, en paie aujourd'hui le prix.

Incendies Landes de Gascogne : une forêt fabriquée, pas une forêt donnée

Le massif des Landes de Gascogne n'a rien d'un vestige naturel. C'est la plus grande forêt plantée d'Europe de l'Ouest, près d'un million d'hectares, composée à plus de 80 % de pin maritime en peuplements de même âge, conduits en « futaies régulières monospécifiques ».

Son histoire commence au XVIIIe siècle avec l'ingénieur forestier Nicolas Brémontier, chargé de fixer les dunes littorales pour protéger l'arrière-pays, puis se structure véritablement avec la loi de 1857 « relative à l'assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne », portée par l'ingénieur des Ponts et chaussées Jules Chambrelent sous le Second Empire de Napoléon III. L'objectif n'était alors ni écologique ni paysager : il s'agissait d'assécher un immense marécage insalubre, foyer de paludisme, et de le transformer en outil économique via la plantation systématique de pin maritime, seule essence capable de prospérer sur ces sols pauvres et sableux. (2)

Cette mention historique n'est pas anecdotique : elle rappelle que le choix du « tout pin » n'a jamais été un hasard écologique, mais une décision politique et économique, prise à une époque où la notion de résilience climatique n'existait tout simplement pas. Le problème, un siècle et demi plus tard, c'est que ce modèle n'a jamais été fondamentalement remis en cause — il a au contraire été intensifié.

Qui possède la forêt qui brûle ?

En France, 75 % de la surface forestière appartient à des propriétaires privés, une myriade de petits et grands sylviculteurs, souvent regroupés en coopératives (Alliance Forêts Bois étant l'une des plus importantes du grand Sud-Ouest), le reste relevant du régime forestier géré par l'Office national des forêts (ONF) pour l'État et les collectivités. Dans les Landes de Gascogne, la sylviculture est un pilier économique régional structuré autour d'une filière bois complète : pépiniéristes, sylviculteurs, scieries, papeteries, industrie du panneau.

Le Monde a recueilli un chiffre qui dit tout de la rationalité économique à l'œuvre : un hectare de pin maritime de plusieurs décennies vaut environ 10 000 euros, en tenant compte du foncier, des investissements de plantation et d'entretien, et du bois qu'il produira à terme. Cette valorisation explique en creux pourquoi la filière a longtemps résisté à toute logique de diversification qui réduirait la densité — donc la productivité, et "l'incendibilité" — des plantations : chaque hectare planté en mélange d'essences est, dans l'immédiat, un hectare qui rapporte moins.

C'est là que la question de la propriété devient décisive pour comprendre l'inertie du système : contrairement à une forêt domaniale où l'État peut, en théorie, imposer une politique de diversification volontariste, une forêt privée fragmentée entre des milliers de propriétaires — dont les plus importants exploitent leur parcelle comme un placement de long terme plutôt qu'un écosystème — se prête mal à une réorientation rapide de la sylviculture. Le Centre national de la propriété forestière (CNPF) le reconnaît lui-même dans un rapport technique post-2022 : la diversification se heurte « aux contraintes économiques de la filière ».


Pompier sur un camion d'intervention près de Lacanau pendant l'incendie de Gironde

Le samedi 25 juillet 2026, un pompier se tient debout sur un camion, sur une route près de Lacanau. Photo Emma Da Silva / AP.

2022, la leçon qu'on n'a pas retenue

L'été 2022 avait déjà tout dit. Les incendies de La Teste-de-Buch et de Landiras avaient détruit près de 30 000 hectares dans le massif landais et entraîné l'évacuation de dizaines de milliers de personnes. Dans la foulée, l'arboriste Thomas Brail, fondateur du Groupe national de surveillance des arbres, avait publiquement mis en cause le modèle de plantation : « Le massif landais est essentiellement composé de pins maritimes plantés par les humains, qui sont des arbres résineux extrêmement inflammables ». L'Office national des forêts rappelait alors que près de la moitié de la forêt française est constituée de peuplements monospécifiques, soit 7,5 millions d'hectares.

En réponse à ce désastre, Emmanuel Macron avait annoncé en octobre 2022 un plan pour « planter un milliard d'arbres » en dix ans, mobilisant 8 à 10 milliards d'euros dans le cadre de France Relance. Dix-huit mois plus tard, le bilan officiel faisait état de 50 millions d'arbres plantés — un vingtième de l'objectif — et l'association Canopée dénonçait une dérive : environ 10 000 hectares de « forêts saines et bien portantes » auraient été rasés pour être replantés, dont 6 500 hectares de coupes rases en zone Natura 2000, selon son chargé de campagne Bruno Doucet. En 2026, cette promesse a quasiment disparu du calendrier gouvernemental.

Autrement dit : la puissance publique a bien identifié le problème dès 2022, a promis d'y répondre à coups de milliards, et le résultat concret, quatre ans plus tard, est que le massif landais brûle encore plus qu'en 2022 — avec, selon le directeur du SDIS de Gironde Marc Vermeulen, un état de sécheresse « beaucoup plus important qu'en 2022, voire même qu'en 1976 », et des vitesses de propagation atteignant 800 à 1 000 hectares brûlés par heure en zone périurbaine.

Le pin est-il coupable, ou sert-il de bouc émissaire commode ?

Toutefois, le débat scientifique est plus nuancé que le récit médiatique dominant du « pin qui explose comme une allumette ». D'un côté, une étude publiée en 2025 dans Nature Communications montre que, dans neuf pays tempérés sur dix étudiés, les plantations forestières présentent une probabilité de brûler supérieure de 57 % à 155 % à celle des forêts naturelles exploitées. Les chercheurs de l'Inrae eux-mêmes, Christophe Plomion et Annabel Porté, expliquent que la continuité horizontale et verticale du couvert — les houppiers jointifs, l'absence de discontinuité — permet au feu de « sauter d'une parcelle à l'autre » et rend les pare-feux classiques inefficaces, tandis que la litière d'aiguilles de pin se décompose plus lentement que les feuilles mortes et s'accumule comme combustible.

De l'autre côté, un entretien publié par Sud Ouest le 25 juillet apporte une contradiction sérieuse qu'il serait malhonnête d'ignorer : un professionnel de la filière y affirme que « le problème n'est pas le pin maritime en soi, mais le fait que la forêt soit extrêmement sèche » — le pin adulte étant au contraire l'une des rares essences capables de résister à ce type de sécheresse sur sol sableux pauvre, et les peuplements âgés de 2022 ayant globalement mieux résisté que les jeunes plantations denses. Selon cette source, remplacer le pin par une autre essence ne changerait rien face à la sécheresse ; le vrai levier serait de réduire la densité de plantation — donc la consommation d'eau globale du massif — ce qui revient, in fine, à accepter une baisse de productivité et à sortir d'une « logique d'optimisation maximale » héritée d'un « âge d'or » révolu.

Mais que la cause première soit la monoculture elle-même ou la densité de plantation qui l'accompagne, la solution proposée dans les deux cas implique la même chose — réduire la rentabilité immédiate de l'exploitation forestière au nom d'une résilience de long terme. C'est précisément le type d'arbitrage que les logiques de marché à court terme peinent structurellement à opérer, qu'il s'agisse d'un propriétaire privé isolé ou d'une filière industrielle organisée autour du volume produit.

Les travaux de l'Inrae sur l'avenir du massif préconisent des lisières et bosquets de feuillus, la préservation des zones humides et ripisylves (3), la diversification des âges de peuplement, voire le développement du sylvopastoralisme — non pas pour rendre la forêt incombustible, ce qui est impossible, mais pour ralentir la propagation et donner une prise aux pompiers.

Maison détruite par l'incendie près de Lège-Cap-Ferret, juillet 2026

Une maison incendiée près de Lacanau, dans la région de Lege-Cap-Ferret, samedi 25 juillet 2026. Photo Emma Da Silva / AP

Qui paie la facture du risque ?

C'est la dimension la moins traitée dans la presse de ces derniers jours : qui supporte financièrement les conséquences d'un modèle forestier dont les bénéfices économiques restent, eux, largement privés ?

La Caisse centrale de réassurance (CCR) avait évalué à environ 550 millions d'euros le coût des seuls incendies de Gironde de l'été 2022 au titre du régime "catastrophes naturelles". Plus largement, le coût annuel moyen des sinistres climatiques en France est passé de 2,7 milliards d'euros sur la période 2000-2008 à 6 milliards d'euros sur 2020-2023, un « changement d'échelle » selon la présidente de France Assureurs, Florence Lustman.

Sur les 40 000 hectares déjà partis en fumée cette semaine, une bonne partie de la facture — logements détruits (plus de 240 maisons selon les derniers bilans), infrastructures, mobilisation de plus de 2 500 sapeurs-pompiers et 2 700 gendarmes, policiers et militaires — sera mutualisée via la solidarité nationale et les primes d'assurance de tous les Français. Mais la structure même du massif qui a aggravé la catastrophe résulte de choix de gestion pris par une filière qui, elle, continue de tirer un revenu de cette production !

Une loi qui dort à l'Assemblée

Et pourtant, il existe depuis le 7 juillet 2026 — soit deux semaines avant que les flammes ne repartent à Saumos —, une proposition de loi transpartisane déposée par la députée écologiste de la Drôme Marie Pochon, cosignée par 57 députés issus de huit groupes parlementaires allant de La France insoumise à Horizons à l'exception du Rassemblement national, pyromane de service qui vient après-coup crier au loup-pyromane (3). Le texte propose notamment :

Le texte s'appuie sur un constat alarmant : la mortalité des arbres aurait progressé de 125 % en dix ans en métropole. Ses signataires réclament une inscription rapide à l'ordre du jour de l'Assemblée nationale. Au 26 juillet, alors que le massif landais brûle pour la deuxième fois en quatre ans à cette échelle, ce texte n'a toujours pas été examiné.

Tronc d'arbre en combustion à Lanton, incendie des Landes de Gascogne

Un tronc d'arbre brûle à Lanton, dans la région de Lege-Cap-Ferret, samedi 25 juillet 2026. Photo Emma Da Silva / AP

Une géopolitique du feu : la solidarité européenne mise à l'épreuve

Pour combattre les incendies de Gironde et des Landes, la France a fait appel à des moyens venus de toute l'Europe : deux Canadair croates, deux Air Tractor portugais, deux hélicoptères Black Hawk tchèque et slovaque, dans le cadre des mécanismes européens de solidarité en matière de protection civile. L'État français a par ailleurs mobilisé 1 500 militaires, un drone de surveillance Reaper et un avion ravitailleur A330 MRTT — un niveau de mobilisation qui rappelle, par son ampleur, une opération extérieure plutôt qu'une lutte contre un feu de forêt.


Cette mutualisation européenne pose une question de fond : à mesure que le changement climatique multiplie les méga-feux — 52 départements français étaient déjà classés à risque élevé dès avril 2026, contre une poignée historiquement concentrée sur le pourtour méditerranéen —, ce système de solidarité par prêt de moyens (le mécanisme européen de protection civile, rescEU) pourra-t-il continuer à fonctionner lorsque plusieurs pays seront simultanément touchés au même moment de l'été ? Ou bien lorsque certain parti politique (RN), une fois parvenu au pouvoir, s'empressera au nom de la « souveraineté nationale », de mettre en œuvre une sorte de Frexit plus ou moins déguisé ?

Dominique Vernis, Isabelle Favre


NOTES

(1). Formule empruntée à une tribune de la philosophe Cynthia Fleury dans Le Monde (ICI).

(2). Selon Rémy Petit, chercheur à l'INRAE, « ce massif de pins a été planté au XVIIIème et XIXème siècle dans une vaste zone humide qui a dû être drainée pour cela, d’abord avec des bêches, puis de nos jours avec des pelleteuses. On voit cette zone immense de landes humides sur cette belle carte réalisée un an après la révolution française. Il est plus que temps de commencer à dédrainer, ce qu’essaye d’encourager le Parc Naturel des landes de Gascogne, sans être trop soutenu jusqu’ici. »

(3). Une enquête de Bon Pote publiée le 13 juillet 2026, quelques jours après le dépôt du texte, éclaire la position de fond du RN sur ce type de mesures. Le groupe RN a par le passé :

Le 23 juillet 2026, un député RN, Emmanuel Taché, a déposé sa propre proposition de loi, strictement orientée réponse pénale — peines automatiques et alourdies pour incendies volontaires — plutôt que sur l'adaptation structurelle des forêts au changement climatique.

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